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Indianeries

— Qu'est-ce que tu comptes faire de ce croissant ? me demande ma femme en indiquant celui, à demi brûlé, posé sur la table basse devant moi. — Rien. Je ne compte rien faire. (Je peux être agaçant parfois.) — Mais tu vas le manger ? — Je ne vais rien faire. (Je peux être agaçant parfois.) — Okay, dit-elle en renonçant au croissant, ce qui m'étonne car à sa place, je l'aurais mangé.

Du point de vue de l'objet, si je ne fais rien, il ne sera pas mangé. Il demeure donc disponible pour être mangé. Ma femme, ayant déterminé le statut du croissant, peut le prendre et le manger.

Du point de vue du sujet, si je ne fais rien, je ne vais pas manger le croissant, mais je ne vais pas non plus ne pas le manger. Ces deux négations s'annulent dans mon inaction. Ma femme, ayant déterminé le statut de son agaçant mari, si elle souhaite ne pas me contrarier (encore une double négation) se retrouve conjointe à mon inaction.

Et cela me rappelle vaguement quelque chose.

L'objet possède une existence. Dont le sujet se libère en reconnaissant que le concernant (mais non concernant l'objet, dans la mesure où il existe), il n'y a pas d'état pensable, seulement des mouvements de pensée qui s'annulent dès qu'on tente de les mesurer, c'est-à-dire de les figer alors qu'ils sont mouvement.

Même l'existence de l'objet ne m'est pas accessible par la pensée, car il faudrait définir le sujet pensant, ce que je ne peux pas. L'existence de l'objet m'est accessible dans la mesure où je suis objet aussi, un corps qui mange ou pas un croissant, croissant qui est ou pas disponible pour être mangé (il peut ne pas l'être parce qu'il n'est pas là ou parce qu'autrui s'en assure, par force ou persuasion, la propriété).

Demeure une interrogation relative à cet étrange objet qui pense et dont la seule certitude semble être de ne pouvoir rien penser, ni les autres objets a priori non-pensants, ni lui-même, tout en retirant de cette activité de pensée une certaine jouissance, un aperçu de non-objectualité qui l'attire.

Peut-être faut-il alors ne plus tenter de définir des objets de pensée à la manière des objets du monde (mesurables, situés dans l'espace et le temps atomique), projet voué à l'échec, mais appréhender la pensée selon des critères qui lui conviennent (dont je ne sais pour l'instant que ceci : un mouvement immesurable).

Et il y aura ceci d'important : le langage, formé ou conçu comme représentation des objets du monde, avec une équivalence arbitraire entre l'objet et le mot, puis la projection d'idées derrière les mots, capables de relations entre elles selon divers schémas abstraits, relations dont l'ensemble constituerait la pensée, sans pour autant perdre en effectivité (malgré l'arbitraire initial) relativement aux objets du monde, le langage devra sans doute évoluer aussi.